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Fermeture de l'USAID : quelles conséquences et quelles alternatives stratégiques pour l’Afrique ?

Dans un monde multipolaire, l’Afrique peut trouver des alternatives pour mitiger les conséquences fâcheuses du retrait américain.
28 janvier 2026 par
Fermeture de l'USAID : quelles conséquences et quelles alternatives stratégiques pour l’Afrique ?
ESPAdvisory

En juillet 2025, une rupture retentissante du multilatéralisme est survenue : le Congrès américain a acté la mort de l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement), une agence qui couvrait environ 42% de l’aide internationale en 2024. Une décision qui s’inscrit dans le cadre du retrait des États-Unis du multilatéralisme, action dont le président Donald Trump a fait un des marqueurs de sa politique étrangère depuis son retour à la Maison blanche. Avec une perception mercantiliste et transnationaliste de la politique mondiale, Trump n’est pas vraiment intéressé par les conséquences désastreuses qu’engendre cette décision dans les pays du Sud, mais surtout en Afrique. Pourtant, même si l’USAID a toujours fait l’objet de critiques en interne et à l’étranger, elle a toujours participé à l’image des États-Unis voire à légitimer son statut hégémonique, en plus de sauver des milliers de vies. En Afrique, même si une volonté de souverainisme économique souffle peu à peu sur le continent, cette aspiration est encore loin de pouvoir se concrétiser et l’aide publique au développement reste un besoin. Cependant, c’est aussi une niche diplomatique pour renforcer le soft power des États émergents donneurs, et dans un monde multipolaire, l’Afrique peut trouver des alternatives pour mitiger les conséquences fâcheuses du retrait américain.

L’USAID : les origines

L’USAID a été créé en 1961 par le président John Fitzgerald Kennedy pour gérer l’aide extérieure américaine. Cela s’inscrivait surtout dans le cadre d’une politique internationale où les États-Unis jouaient le rôle de « benevolant hegemon », finançant les « biens publics mondiaux » et régulant le système financier. Du Plan Marshall développé après la deuxième Guerre mondiale pour la reconstruction des pays européens, aux différents programmes de l’USAID dans 177 pays, l’aide internationale a été un instrument de soft power mais aussi d’Economic Statecraft (diplomatie économique coercitive) pour les États-Unis. En effet, les programmes humanitaires et l’aide au développement dans une perspective bilatérale ou multilatérale ont pendant longtemps renforcé la crédibilité et la légitimité des États-Unis, en plus des autres éléments de sa puissance structurelle (sécurité, connaissance, finance et production selon Susan Strange). Mais l’aide extérieure américaine a été aussi un moyen de diffusion de la puissance et de la vision des valeurs américaines dans le monde, surtout dans le contexte de la Guerre froide et pour stopper l’expansion du communisme. Souvent, les pays ont dû faire des concessions en s’alignant sur la vision américaine de la démocratie, des droits de l’homme et du libéralisme économique pour en être bénéficiaires.

C’est ce qui explique d’ailleurs aussi les critiques dont l’organisation a souvent fait l’objet et sur lesquelles Elon Musk (qui était à la tête du ministère de l’Efficacité gouvernementale, le DOGE) et le Secrétaire d’État Marco Rubio ont surfé pour légitimer ce démantèlement. L’USAID a été souvent perçu comme un instrument d’ingérence qui pourrait promouvoir des déstabilisations politiques sous prétexte de renforcement de la démocratie et des sociétés civiles ; qui se mettait au service du renseignement américain dans certains pays, y promouvait certaines valeurs qui sont complètement contraires aux croyances, us et coutumes de certains pays bénéficiaires de l’aide ; etc.

Cependant, malgré toutes ces critiques, l’USAID a considérablement impacté des millions de vies dans les pays pauvres, notamment en Afrique.

Conséquences du démantèlement de l’USAID en Afrique

Dès le début de l’année, la suspension des projets de l’USAID pendant 90 jours par le président Trump a très tôt montré les conséquences non négligeables que la coupure de cette source allait avoir sur le continent. Au total, 83% de l’aide américaine a été coupée, et le reste est désormais dans les mains du Département d’État qui en assure l’efficience et l’effectivité selon Marco Rubio. Des projets humanitaires en cours ont été agressivement stoppés dans des pays dont des millions de vies dépendent encore des programmes de l’USAID. Des campagnes de vaccination, la lutte contre le VIH (surtout en Afrique du Sud où 17% de la population est atteint), 1,5 millions de tonnes de denrées distribuées aux pays pauvres, des infrastructures de service de base etc. sont à comptabiliser. En 2024, l'USAID a alloué un budget de quelque 35,4 milliards de dollars américains, dont 11,5 milliards destinés aux pays du continent africain, selon les données disponibles sur le site officiel foreignassistance.gov, a relayé TV5 Monde.

Financements de l'USAID en Afrique, 2024

•            RD Congo :  1, 34 milliard de dollars

•            Éthiopie :  1, 2 milliard de dollars

•            Soudan : 700 millions de dollars

•            Soudan du Sud : $ 726 millions de dollars

•            Nigeria :  762 millions de dollars

•            Kenya :  629 millions de dollars

•            Mozambique :  586 millions de dollars

•            Ouganda :  510 millions de dollars

•            Tanzanie :  437 millions de dollars

•            Zambie :  408 millions de dollars

•            Malawi :  273 millions de dollars

•            Mali :  299 millions de dollars

•            Burkina Faso : 313 millions de dollars

•            Ghana : 187 millions de dollars

•            Sénégal : 203 millions de dollars

Le démantèlement de l’USAID n’a pas juste des effets sur le plan bilatéral. Les coupures de l’aide décidées par Trump ont des répercussions aussi sur l’ONU.  « Les Américains se sont déjà retirés de l’UNESCO, de l’OMS, du Conseil des droits de l’homme. Il va y avoir des effets sur l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, le Programme des Nations unies pour le développement, la Banque mondiale, le Haut-Commissariat aux réfugiés. C’est horrible, ce qui se passe. Et tellement soudain », a expliqué Michèle Asselin, directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale. En outre, la décision américaine, comme il est de coutume dans les relations transatlantiques, est suivi comme exemple par d’autres pays. Le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, baisseront eux aussi respectivement leur soutien de 39, 27 et 19 %, selon une étude du Human Rights Funders Network.

Cependant, une étude de Mo Ibrahim met en exergue la baisse des parts de l’Afrique dans l’aide publique au développement depuis plus de 10 ans: bien qu'elle reste le plus grand bénéficiaire en montant total (73,6 milliards de dollars en 2023), la part de l'Afrique a chuté de 11 points de pourcentage, passant de 37,6 % en 2013 à 26,7 % en 2023. Parmi les dix principaux donateurs de la région en 2023, six étaient des organismes multilatéraux (Banque mondiale, UE, Fonds mondial, ONU, FMI et BAD) et quatre des pays du Comité d’Aide au Développement (États-Unis, Allemagne, France et Japon).

Ce qui montre l’urgence pour les pays africains de bâtir des modèles économiques qui s’affranchissent progressivement de l’aide internationale. Cependant si l’heure est à la recherche de modèles économiques endogènes dans certains pays, il est encore possible de trouver des alternatives dans le système international.

Recommandations

Depuis 1945, les Etats-Unis ont construit une aura diplomatique et une crédibilité qui a été longtemps portée par leur engagement international et surtout le statut de « benevolant state ». Dans sa lecture transactionnelle de la politique internationale, Donald Trump ne voit pas ce retour sur investissement de cet engagement et surtout de l’aide internationale. Puisque le soft power n’est pas toujours mesurable en termes tangibles, un mercantiliste ne saurait comprendre son impact à travers l’attractivité, la légitimité à être suivie diplomatiquement aux Nations Unies, la capacité de s’ériger en modèle politique et économique, de créer un environnement économique réceptif à l’extra-territorialisation de ses entreprises et d’avoir une légitimité à intervenir diplomatiquement ou renforcer sa présence militaire dans le monde.

Ces attributs du soft power ont fait en sorte que les pays émergents ont beaucoup investi dans ce secteur. L’aide au développement est devenue par exemple l’un des piliers de la politique chinoise en Afrique (même si le « debt trap » inhibe son image). La Türkiye s’est largement illustrée dans ce secteur aussi en initiant une diplomatie basée sur des questions humanitaires et une aide humanitaire sans conditionnalité, tout comme la Chine. La multipolarité de la scène internationale renforce désormais les capacités des États africains à mitiger les effets du retrait progressif de l’aide occidentale et surtout celle des Etats-Unis. Washington, comme des voix du Parti Démocrate l’ont souligné, laisse une niche diplomatique qu’il lui sera peut-être difficile de retrouver plus tard.

Recommandation 1

Les pays africains doivent profiter de la multipolarité pour renforcer la coopération Sud-Sud qui peut être plus avantageuse et moins coercitive, contrairement aux conditionnalités qui accompagnent la politique occidentale.

Recommandation 2

Depuis de nombreuses années, les États africains expriment leur souhait de réduire l’aide au développement et de privilégier des coopérations commerciales et d’investissements. Cette doctrine doit être plus accentuée pour renforcer les infrastructures sanitaires, les structures agricoles, l’industrie et les technologies pour doter les peuples africains des moyens de subsistance pour se prendre en charge et améliorer leurs conditions de vie.

Recommandation 3

Aujourd’hui, il existe une forte manne financière à aller chercher dans les pays du Golfe à travers deux mécanismes :

-      Les pays du Golfe ont une tradition de philanthropie qui tire sa source de la culture arabo-musulmane et de la religion musulmane. Plusieurs entreprises familiales, la famille royale ou des particuliers s’investissent dans la philanthropie conformément à certains principes religieux et représentent des mannes financières importantes.

-      Les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG, formé de l'Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar) jouent un rôle de plus en plus important dans le financement mondial du développement et ont considérablement élargi leurs portefeuilles d'aide au développement. De 2019 à 2022, selon le chercheur Abdulla Khoory du Fiker Institute, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït ont collectivement contribué à hauteur de 28,9 milliards de dollars américains à l'Aide publique au développement, avec des ratios APD/RNB (Revenu national brut) dépassant ceux des États-Unis et de l'Union européenne. De 2010 à 2021, les États du CCG ont représenté en moyenne 7,5 % du financement humanitaire mondial, avec un pic à plus de 16 % en 2018. Ces chiffres soulignent non seulement l'augmentation des engagements financiers, mais aussi un changement important dans le positionnement géopolitique.

Ces deux leviers doivent pouvoir être mieux vulgarisés dans la coopération entre les pays du Golfe et le continent africain. Ces pays aussi investissent de plus en plus dans leur attractivité et dans leur image et ont besoin de cette niche diplomatique.

Recommandation 4

En plus de la « philanthro-diplomatie » et du changement de paradigme dans l’engagement des pays du Golfe dans l’aide au développement, ce sont des pays qui ont des fonds souverains d’un potentiel financier gigantesque et qui cherchent à les rentabiliser. L’Afrique qui a encore un potentiel de croissance inestimable est le parfait marché pour accueillir et rentabiliser cette manne financière à travers des projets d’investissement dans les industries lourdes, dans la technologie, dans les finances, dans l’agroalimentaire ou encore dans les énergies.

Conclusion

Le démantèlement de l’USAID est une conséquence d’une crise du multilatéralisme et du désengagement des pays occidentaux qui traversent pour la plupart des crises budgétaires et ont été impactés considérablement et indirectement par la guerre russo-ukrainienne. Au fil des décennies, l’Afrique est restée dans une dépendance économique avérée en l’absence d’un modèle économique endogène et souverain, et surtout d’une vision politique orientée vers l’occident, qui l’ont rendue davantage vulnérable à tout choc du système international. La crise actuelle de l’aide au développement doit contraindre les pays africains à repenser leurs modèles économiques mais aussi leurs partenariats internationaux. Puisque les occidentaux ne sont plus vraiment des acteurs prévisibles, l’Afrique doit penser autrement ses amitiés.


Par Dr. Alioune Aboutalib LÔ

Fondateur et Consultant Principal d'ESPA Advisory

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